Publié le 13 Septembre 2026
Enquête sur la main discrète qui défendit les marins français réfugiés en Angleterre, été 1940
Sur la seconde page d'une lettre dactylographiée, retrouvée pêle-mêle avec des documents normands sur l'exode maritime de juin 1940, une signature griffée : « Warwick ». Pas de titre, pas de prénom, pas même l'en-tête de la première page. Juste un nom, celui d'une ville anglaise du Warwickshire — et d'une lignée de comtes presque millénaire. Qui a bien pu écrire ces lignes, et pourquoi son nom a-t-il traversé, avec elles, quatre-vingt-cinq ans d'archives ?
Article photo du magazine « The Tatler » (périodique/magazine) : Elfrida Marjorie Eden/Greville, comtesse de Warwick (à 44 ans), lors de son second mandat de maire de Warwick et du bal « TOC H »
Le document ne comporte que sa seconde page. On y devine pourtant, sans peine, la tonalité de l'ensemble : une femme d'autorité, visiblement en position d'interpeller les pouvoirs publics, plaide la cause de pêcheurs et marins français échoués sur les côtes britanniques après la débâcle de juin 1940. Elle réclame des bons de chemin de fer pour que les familles des marins rejoignent les ports où ceux-ci sont réaffectés. Elle s'indigne, avec une chaleur qui perce sous le style administratif, des vols d'outils et d'effets personnels commis sur les bateaux que leurs équipages n'ont eu que dix ou quinze minutes pour évacuer.
« We have had many complaints of tools and personal clothing being stolen off the boats [...] As they are not prisoners, and even if they were, they feel that their personal belongings should not be confiscated or stolen. »
— Lettre signée « Warwick », 1940
Elle cite, à l'appui de son propos, un exemple précis et vérifiable : celui du chantier naval Macario, de Deauville, dont les ouvriers avaient traversé la Manche avec armes et bagages — et surtout avec leurs meilleurs outils, hélas dérobés entre-temps. Puis elle referme sa lettre sur une phrase qui en dit long sur ses réseaux : « J'envoie une copie de cette lettre à Lord Bessborough. »
Cette simple mention change tout. Vere Brabazon Ponsonby, 9e comte de Bessborough, ancien gouverneur général du Canada, dirigeait en 1940 un organisme méconnu mais bien réel : le « French Welfare », sous-comité du Foreign Office chargé de coordonner l'aide aux réfugiés français et d'arbitrer les rivalités entre œuvres charitables concurrentes (1). L'historien Nicholas Atkin, dans son ouvrage de référence The Forgotten French, consacré aux exilés français en Grande-Bretagne, confirme l'existence et le rôle de ce comité (2).
Écrire directement à Lord Bessborough, en connaissant jusqu'au nom de son comité, n'était pas à la portée du premier venu. Cela suppose un accès aux cercles dirigeants de l'aide aux réfugiés — très probablement une correspondante elle-même impliquée dans une œuvre de bienfaisance locale ou nationale, en lien avec les autorités portuaires ou consulaires. « Warwick » n'écrit donc pas en simple citoyenne : elle s'adresse à Bessborough d'égal à égal, ou presque.
Le titre de comte de Warwick appartenait, en 1940, à Charles Guy Fulke Greville, 7e comte, alors âgé de vingt-neuf ans et en instance de divorce avec sa première épouse (3). Sa mère, en revanche, portait toujours le titre de comtesse douairière de Warwick : Elfrida Marjorie Eden, née en 1887, devenue Lady Brooke en 1909 puis comtesse de Warwick en 1924 à la mort de son beau-père. Veuve depuis 1928, elle avait occupé la fonction de maire de Warwick à trois reprises, en 1929, 1930 et 1931 (4) — une femme, donc, habituée aux responsabilités publiques et à la vie institutionnelle de sa ville.
Mais l'élément le plus frappant tient à son nom de jeune fille : Eden. Elfrida, comtesse de Warwick, était la sœur du plus célèbre Eden de l'époque — Anthony Eden, ministre britannique qui occupa précisément, entre le 11 mai et le 22 décembre 1940, le poste de secrétaire d'État à la Guerre, avant de redevenir ministre des Affaires étrangères (5). Mieux encore : le siège parlementaire d'Anthony Eden depuis 1923 n'était autre que celui de... Warwick and Leamington (6). Le nom de « Warwick » circulait ainsi, en cet été 1940, jusqu'au cœur même du gouvernement de guerre britannique.
"Précision utile : rien, dans les archives consultées à ce jour, ne prouve de façon certaine que la comtesse douairière Elfrida de Warwick soit bien l'auteure de la lettre. L'identification proposée ici repose sur un faisceau d'indices concordants — la datation de 1940, le titre porté seul en signature (usage typique des pairesses britanniques), la proximité chronologique et politique avec le ministère de la Guerre par l'intermédiaire de son frère, et l'habitude, pour les femmes de la noblesse anglaise, de s'impliquer personnellement dans les œuvres de guerre. Une vérification définitive supposerait de consulter les papiers du comité de Lord Bessborough, série FO 1055, conservés aux Archives nationales britanniques de Kew — malheureusement partiellement épurés selon Atkin lui-même (7)."
Si l'hypothèse se confirme, alors le portrait qui se dessine est cohérent avec tout ce que l'on sait des femmes de l'aristocratie britannique mobilisées par la guerre. Beaucoup d'entre elles, à commencer par les dirigeantes du Women's Voluntary Service, transformèrent leur position sociale en levier d'action concrète : accueil des réfugiés dans les gares, quêtes, hébergement, intercession auprès des ministères. La comtesse douairière de Warwick, femme de tête ayant déjà exercé une fonction élective, disposant d'un frère au originaire même du gouvernement de guerre et d'un nom connu jusque dans les couloirs du Foreign Office, correspond parfaitement à ce profil : celui d'une intermédiaire efficace entre la détresse anonyme de pêcheurs bretons et normands échoués sur les quais anglais, et les sommets de l'État britannique.
Ce que révèle sa lettre, en tout cas, ne fait aucun doute : un engagement réel et concret, allant jusqu'au détail matériel — les dix minutes laissées aux marins pour quitter leur bateau, les outils volés, les familles séparées, les bons de train à obtenir. Ce n'est pas la prose distante d'une bureaucrate, mais celle de quelqu'un qui a, de toute évidence, rencontré ces hommes, écouté leurs plaintes, et pris la peine de les transmettre au sommet — jusqu'à Lord Bessborough lui-même.
Le hasard des archives a voulu que cette lettre survive aux côtés du rapport du capitaine Cribouillard et de celui de la drague « Ingénieur de Joly ». Sans le savoir, « Warwick » plaidait très exactement la cause de ces marins normands : elle défendait les pêcheurs et les hommes du chantier Macario, quand Cribouillard et ses hommes vivaient, au même moment, la même expérience à quelques encablures de là — la saisie de leur navire, l'internement au Crystal Palace, la perte de leurs effets personnels. Deux archives, deux langues, deux points de vue — celui de la victime et celui de la protectrice — pour une seule et même histoire.
1. N. Atkin, The Forgotten French: Exiles in the British Isles, 1940–44, Manchester University Press, 2003, chap. 1 : création du « French Welfare », sous-comité du Foreign Office placé sous l'autorité de Lord Bessborough.
2. Ibid. ; voir aussi la notice biographique du comte de Bessborough publiée par le Bureau du secrétaire du gouverneur général du Canada, confirmant qu'il « aide à établir au sein du Foreign Office un ministère chargé d'assurer le bien-être des réfugiés français en Grande-Bretagne ».
3. « Charles Greville, 7th Earl of Warwick », Wikipédia (consulté 2026) : né en 1911, en instance de divorce d'avec Rose Bingham en 1938-1940.
4. Mary Evans Picture Library, notice biographique d'Elfrida Marjorie Eden (1887-1943) : mariage en 1909, comtesse de Warwick en 1924, maire de Warwick en 1929, 1930 et 1931 ; voir aussi Wikipédia, « Leopold Greville, 6th Earl of Warwick ».
5. Encyclopaedia Britannica, notice « Anthony Eden » ; Hansard (UK Parliament), fonction de Secretary of State for War du 11 mai au 22 décembre 1940.
6. World War II Database, notice « Anthony Eden » : élu député de la circonscription de Warwick and Leamington en 1923, siège qu'il conserva jusqu'en 1957.
7. N. Atkin, op. cit., chap. 1 : mention du caractère partiellement épuré des archives FO 1055 (papiers du comité de Lord Bessborough), conservées au Public Record Office / The National Archives, Kew.
—. Document primaire : lettre dactylographiée signée « Warwick », copie adressée à Lord Bessborough, seconde page conservée (collection privée).
/image%2F1490334%2F20260914%2Fob_8d0462_360-a50df0f3125a07c84a067a7bf36f4491.jpg)
/image%2F1490334%2F20260914%2Fob_2e7c6e_vere-ponsonby-9th-earl-of-bessborough.jpg)
/image%2F1490334%2F20260914%2Fob_341ddb_photo01.jpg)
/image%2F1490334%2F20260913%2Fob_8053b2_22342783-p-1.jpg)
/https%3A%2F%2Fstorage.canalblog.com%2F37%2F35%2F35149%2F22342783_o.jpg)
/image%2F1490334%2F20260913%2Fob_db1e0c_capture-d-ecran-2024-05-05-203651.jpg)

/http%3A%2F%2Fleroux.andre.free.fr%2Frev976.jpg)









/image%2F1490334%2F20240506%2Fob_9c8856_20190105-131055.jpg)
/image%2F1490334%2F20240506%2Fob_02f453_20190105-131110.jpg)
/image%2F1490334%2F20240506%2Fob_b74199_20190105-131133.jpg)
/image%2F1490334%2F20240506%2Fob_b09509_capture-d-ecran-2024-05-05-203651.jpg)








/image%2F1490334%2F20170623%2Fob_49a63c_ettore-bugatti-in-1932.jpg)
/image%2F1490334%2F20200615%2Fob_516379_dame-de-caux.jpg)
/image%2F1490334%2F20200615%2Fob_4e6775_img-20200607-wa0001.jpg)
/image%2F1490334%2F20200615%2Fob_20f8a2_img-20200607-wa0002.jpg)



/image%2F1490334%2F20190803%2Fob_d09efe_le-yacht-en-tete3.jpg)
/image%2F1490334%2F20190803%2Fob_8b5eed_collectif-le-yacht-journal-de-la-marin.jpg)
/image%2F1490334%2F20190803%2Fob_343ad8_batrevueyacht1869.jpg)
/image%2F1490334%2F20190803%2Fob_29e817_collectif-le-yacht-n-2984-journal-de-l.jpg)
/image%2F1490334%2F20190803%2Fob_f1e0a5_le-yacht-n-2998-operations-amphibies-r.jpg)



/image%2F1490334%2F20180930%2Fob_e8619e_deauville54.jpg)
/image%2F1490334%2F20180930%2Fob_8ca883_trouville70.jpg)
/http%3A%2F%2Fvillesducalvados.free.fr%2Ftrouville45.jpg)
/image%2F1490334%2F20180929%2Fob_f000ff_ob-301c59-0111.jpg)
/image%2F1490334%2F20180930%2Fob_1414bf_4256959527-8495e197f7-o.jpg)
/image%2F1490334%2F20180930%2Fob_952789_voyages-groupes-europe-ponts-mai-juin.jpg)
/image%2F1490334%2F20180930%2Fob_9c6d18_65887123.jpg)
/image%2F1490334%2F20180930%2Fob_4fefab_la-population-baisse-encore-trouville.jpg)

/image%2F1490334%2F20180930%2Fob_0bf72d_honfleur5.jpg)
/image%2F1490334%2F20180930%2Fob_73e75a_s-l300.jpg)

/image%2F1490334%2F20180930%2Fob_130a5a_xcabourg-p20-p20patrice-p20le-p20bris.jpg)
/image%2F1490334%2F20180930%2Fob_ee40f5_gite-vue-mer-cabourg-normandie-la-plag.jpg)
/image%2F1490334%2F20180930%2Fob_a3c042_dives-sur-mer-port-de-plaisance-et-m.jpg)
/http%3A%2F%2Fmerienne.jy.free.fr%2Fcabourg53.jpg)


